Joukovskii naquit dans des circonstances peu ordinaires. Il était le fils illegítime d'Afanassi Bounine, riche propriétaire terrien de Toula, et d'une captive turque, Salha, ramenée de la guerre russo-turque. Pour lui épargner le stigmate de la bâtardise, il fut adopté par un ami de la famille, Andreie Joukovski, dont il prit le nom. Cette double origine — entre noblesse russe et Orient lointain — marqua profondément sa sensibilité poétique.
Élevé dans le domaine de Michenskoie, le jeune Vassili fut envoyé à Moscou pour ses études. Il fréquenta le pensionnat noble de l'université de Moscou (1797-1800), où il se lia d'amitié avec les frères Tourgueniev et découvrit la littérature allemande et anglaise. Ses premiers essais poétiques, imprégnés de sentimentalisme, attirèrent l'attention de Nikolai Karamzine, le grand historien et écrivain, qui devint son premier protecteur littéraire.
Le talent de Joukovskii éclata en 1802 avec la publication de sa traduction de l'Élégie écrite dans un cimetière de campagne de Thomas Gray. Ce poeme, qui introduisait en russe la mélancolie préromantique anglaise, fit sensation. Joukovskii y déployait une langue russe d'une musicalité inédite, souple et harmonieuse, qui rompait avec le classicisme rigide du XVIIIe siècle.
Au cours des années suivantes, il devint le plus grand traducteur-poète de Russie. Ses versions de Schiller (La Pucelle d'Orléans, Le Gant), de Byron (Le Prisonnier de Chillon), de Walter Scott et, plus tard, de l'Odyssée d'Homère en vers russes, n'étaient pas de simples traductions mais de véritables recréations poétiques.
Sa ballade Svetlana (1813), librement inspirée de la Lenore de Bürger, devint l'un des poèmes les plus aimés de Russie. Cette histoire d'une jeune fille russe attendant son fiancé dans la nuit de l'Épiphanie mêlait merveilleux, folklore russe et émotion sentimentale. Svetlana inaugura le romantisme national en ancrant l'imaginaire poétique dans la tradition russe.
« Sans Joukovskii, nous n'aurions pas de Pouchkine. » — Vissarion Belinski
En 1815, Joukovskii assista à un examen au lycée de Tsarskoïe Sélo où le jeune Pouchkine, âgé de quinze ans, récita son poeme Souvenirs de Tsarskoïe Sélo. Joukovskii, alors au sommet de sa gloire, fut bouleversé. Il écrivit immédiatement à un ami : « C'est l'espoir de notre littérature. J'ai pleuré. »
Dès lors, Joukovskii devint le mentor, le protecteur et le défenseur de Pouchkine. Quand le jeune poète fut exilé dans le Sud pour ses épigrammes politiques (1820), Joukovskii intervint auprès de l'empereur pour adoucir sa peine. Quand Pouchkine fut assigné à résidence à Mikhaïlovskoe, c'est encore Joukovskii qui négocia son retour à Moscou en 1826.
Le célèbre épisode de la remise du portrait est resté dans les annales littéraires : en 1820, après la publication de Rouslan et Lioudmila, Joukovskii offrit à Pouchkine un portrait de lui-même avec cette dédicace : « Au disciple victorieux de la part du maître vaincu ». Ce geste d'une rare générosité illustre la noblesse de caractère de Joukovskii.
Après le duel fatal de Pouchkine en janvier 1837, Joukovskii fut présent à son chevet. Il veilla ensuite sur les manuscrits du poète, négocia avec le tsar le règlement des dettes de la famille et édita la première œuvre complète posthume.
En 1826, Nicolas Ier confia à Joukovskii l'éducation de son fils, le futur Alexandre II. Pendant quinze ans, le poète consacra l'essentiel de son énergie à cette mission, rédigeant un programme pédagogique ambitieux qui incluait littérature, histoire, philosophie morale et langues étrangères.
Joukovskii profita de sa position privilégiée pour plaider la cause des libéraux. Il intervint en faveur des décembristes exilés, protégea des écrivains menacés par la censure et tenta d'inculquer à son royal élève des idées humanistes. Certains historiens attribuent à son influence l'orientation réformatrice d'Alexandre II, qui abolira le servage en 1861.
Parallèlement, Joukovskii ne cessait d'écrire. Il entreprit sa traduction monumentale de l'Odyssée d'Homère (publiée en 1849), considérée comme l'un des chefs-d'œuvre de la traduction russe. Il traduisit également des fragments de la Mahabharata et du Shah Nameh persan, témoignant d'une curiosité intellectuelle qui dépassait de loin le cadre européen.
En 1841, à cinquante-huit ans, Joukovskii épousa Elisabeth von Reutern, fille d'un peintre allemand, et s'installa en Allemagne. Le couple vécut d'abord à Düsseldorf, puis à Baden-Baden, où Joukovskii passa la dernière décennie de sa vie.
Malgré une santé déclinante et une cécité progressive, il poursuivit son travail littéraire avec une énergie admirable. C'est à Baden-Baden qu'il acheva l'Odyssée et composa ses derniers poèmes, empreints d'une spiritualité profonde. Il entretint une correspondance abondante avec ses amis russes, dont Tourgueniev et Gogol.
Joukovskii mourut le 24 avril 1852 à Baden-Baden. Sa dépouille fut ramenée en Russie et inhumée au cimetière Tikhvine du monastère Alexandre Nevski à Saint-Pétersbourg, à quelques pas de la tombe de Karamzine, son premier maître.
Son héritage est immense : en ouvrant la poésie russe aux grands courants européens, en inventant une langue poétique musicale et en formant Pouchkine, Joukovskii a posé les fondations de toute la littérature russe du XIXe siècle.
Joukovskii a introduit le romantisme en Russie par ses traductions de poètes européens (Schiller, Byron, Thomas Gray) et ses ballades originales comme Svetlana (1813). Il a révolutionné la langue poétique russe en lui apportant une musicalité et une sensibilité nouvelles.
Joukovskii fut le mentor et le protecteur de Pouchkine. Il reconnut son génie dès 1815 au lycée de Tsarskoïe Sélo, intervint auprès du tsar pour atténuer ses exils, et à la mort de Pouchkine en 1837, sauva ses manuscrits et veilla sur sa famille.
Joukovskii fut précepteur du futur Alexandre II de 1826 à 1841. Il enseigna la littérature, l'histoire et la morale au tsareviť, et utilisa son influence pour plaider la cause des poètes et des libéraux emprisonnés.
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