Alexandre Gortchakov : le prince diplomate qui releva la Russie

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Le prince Alexandre Mikhaïlovitch Gortchakov (Александр Михайлович Горчаков), né à Haapsalu en 1798 et mort à Baden-Baden en 1883, fut l'un des plus grands diplomates de l'histoire russe. Condisciple de Pouchkine au Lycée impérial de Tsarskoïe Selo, il devint chancelier de l'Empire et restaura le prestige international de la Russie après l'humiliation de la guerre de Crimée.

Portrait du prince Alexandre Gortchakov, chancelier de l'Empire russe sous Alexandre II
Alexandre Gortchakov, chancelier de l'Empire russe, artisan du redressement diplomatique après la guerre de Crimée

Jeunesse et formation au Lycée de Tsarskoïe Selo

Alexandre Gortchakov naît le 4 juin 1798 dans une ancienne famille princière russe, à Haapsalu (alors Hapsal), ville balnéaire de l'actuelle Estonie. Descendant d'une branche cadette de la dynastie des Riourikides, il porte un nom illustre mais dispose de moyens modestes.

En 1811, il intègre la première promotion du Lycée impérial de Tsarskoïe Selo, établissement d'élite fondé par Alexandre Ier pour former les futurs serviteurs de l'État. Parmi ses condisciples figurent le poète Alexandre Pouchkine, le futur décembriste Wilhelm Küchelbecker et le baron Anton Delvig. Le jeune Gortchakov se distingue par ses capacités intellectuelles et sa maîtrise des langues étrangères. Pouchkine lui consacre des vers dans lesquels il salue son ambition et son talent oratoire.

Diplômé en 1817 avec la médaille d'or, Gortchakov entre immédiatement au service du ministère des Affaires étrangères, le Collège des Affaires extérieures, inaugurant une carrière diplomatique qui durera plus de soixante ans.

Carrière diplomatique européenne

Les premières décennies de la carrière de Gortchakov le conduisent dans les principales capitales européennes. Attaché à l'ambassade de Londres, puis en poste à Rome, Berlin et Vienne, il acquiert une connaissance intime des coulisses de la diplomatie continentale. Au congrès de Vérone en 1822, il accompagne la délégation russe et observe les mécanismes du Concert européen instauré par le congrès de Vienne.

Sous Nicolas Ier, Gortchakov occupe le poste d'envoyé en Württemberg, puis de ministre plénipotentiaire auprès de la Confédération germanique à Francfort. C'est là qu'il noue des relations avec Otto von Bismarck, alors représentant de la Prusse. Cette amitié diplomatique sera l'un des axes de sa politique future.

Le Lycée impérial de Tsarskoïe Selo où étudia Gortchakov avec Pouchkine
Le Lycée impérial de Tsarskoïe Selo, où Gortchakov étudia aux côtés de Pouchkine (1811-1817)

Le redressement après la guerre de Crimée

La défaite de la Russie dans la guerre de Crimée (1853-1856) constitue un tournant. Le traité de Paris de 1856 impose des conditions humiliantes : démilitarisation de la mer Noire, perte de la Bessarabie méridionale, interdiction d'entretenir une flotte de guerre dans le Pont-Euxin. Le chancelier Nesselrode, vieilli et discrédité, se retire.

Alexandre II nomme Gortchakov ministre des Affaires étrangères en avril 1856. Sa circulaire inaugurale, envoyée à toutes les ambassades, contient la célèbre formule : « La Russie ne boude pas, elle se recueille » (« Россия не сердится, она сосредоточивается »). Ce mot d'ordre résume tout un programme : la Russie accepte temporairement son affaiblissement pour mieux préparer son retour sur la scène internationale.

« On dit que la Russie boude. La Russie ne boude pas. La Russie se recueille. » — Alexandre Gortchakov, circulaire diplomatique de 1856

Gortchakov mise sur une alliance de circonstance avec la France de Napoléon III, puis sur le rapprochement avec la Prusse de Bismarck. Lors de la guerre franco-prussienne de 1870, tandis que l'Europe a les yeux tournés vers Sedan, il saisit l'occasion : en octobre 1870, il envoie une note circulaire dénonçant unilatéralement les clauses de neutralisation de la mer Noire. La conférence de Londres de 1871 entérine cette abrogation. La Russie retrouve sa liberté d'action navale dans le Pont-Euxin, effaçant l'humiliation de 1856.

Chancelier de l'Empire russe

En 1867, Alexandre II élève Gortchakov au rang de chancelier de l'Empire, la plus haute distinction de la fonction publique russe. Il est le dernier à porter ce titre dans l'histoire de l'Empire. Son action diplomatique accompagne les grandes réformes d'Alexandre II : l'abolition du servage (1861), la réforme judiciaire, la modernisation de l'armée.

Gortchakov s'efforce de maintenir l'entente des trois empereurs (Russie, Prusse-Allemagne, Autriche-Hongrie), le Dreikaiserbund, qui garantit la stabilité européenne. Mais les ambitions contradictoires en Europe orientale et dans les Balkans rendent cet équilibre de plus en plus fragile.

Sur le plan intérieur, le chancelier défend une politique de réformes progressives. Il soutient la vente de l'Alaska aux États-Unis en 1867, jugeant ce territoire lointain indéfendable et sa cession financièrement avantageuse. Cette décision, controversée à l'époque, témoigne de son pragmatisme.

Le congrès de Berlin et les dernières années

La guerre russo-turque de 1877-1878, déclenchée pour soutenir les Slaves des Balkans contre l'Empire ottoman, aboutit au traité de San Stefano qui crée une grande Bulgarie sous influence russe. Mais les puissances européennes s'y opposent. Au congrès de Berlin (juin-juillet 1878), présidé par Bismarck, Gortchakov, âgé de quatre-vingts ans et affaibli, voit les acquis russes considérablement réduits.

Le chancelier vit cet épisode comme un échec personnel. Il attribue la responsabilité à Bismarck, qu'il accuse de partialité, et les relations russo-allemandes se détériorent. Gortchakov se retire progressivement des affaires, laissant la gestion quotidienne à ses adjoints, notamment Nikolaï de Giers qui lui succède en 1882.

Le congrès de Berlin de 1878 où Gortchakov représenta la Russie face à Bismarck
Le congrès de Berlin (1878), dernier acte diplomatique majeur du chancelier Gortchakov

Alexandre Gortchakov passe ses dernières années dans les stations thermales européennes, notamment à Baden-Baden, où il s'éteint le 27 février 1883. Il repose au cimetière de la laure Alexandre-Nevski à Saint-Pétersbourg, aux côtés d'autres grandes figures de l'histoire russe.

Héritage et mémoire à Saint-Pétersbourg

Gortchakov laisse le souvenir d'un diplomate qui, par la patience et l'habileté, sut rendre à la Russie sa place parmi les grandes puissances sans recourir aux armes. Sa formule sur la Russie qui « se recueille » est restée proverbiale et fut citée à plusieurs reprises par les dirigeants russes du XXe et du XXIe siècle.

À Saint-Pétersbourg, le palais du ministère des Affaires étrangères, situé sur la place du Palais, conserve le souvenir de ses longues années à la tête de la diplomatie impériale. Le Lycée de Tsarskoïe Selo, devenu musée, rappelle sa formation commune avec Pouchkine, illustrant les liens entre culture et diplomatie dans la Russie du XIXe siècle.

L'alliance franco-russe, qui se concrétisa dans les années 1890, fut en partie préparée par les ouvertures diplomatiques de Gortchakov envers la France dès les années 1850, posant les bases d'un rapprochement qui allait marquer l'histoire européenne.

Questions fréquentes

Qui était Alexandre Gortchakov ?

Alexandre Mikhaïlovitch Gortchakov (1798-1883) fut un prince et diplomate russe qui devint chancelier de l'Empire sous Alexandre II. Condisciple de Pouchkine au Lycée de Tsarskoïe Selo, il est connu pour avoir restauré la position internationale de la Russie après la défaite de la guerre de Crimée.

Quel fut le rôle de Gortchakov après la guerre de Crimée ?

Nommé ministre des Affaires étrangères en 1856, Gortchakov dénonça les clauses du traité de Paris qui limitaient la souveraineté russe en mer Noire. Par une diplomatie patiente, il obtint en 1871 l'abrogation de ces clauses, restaurant la puissance navale russe dans la région.

Où peut-on voir des traces de Gortchakov à Saint-Pétersbourg ?

Le palais du ministère des Affaires étrangères sur la place du Palais, où Gortchakov officia pendant plus de deux décennies, reste un témoignage de son action. Le Lycée de Tsarskoïe Selo, où il étudia avec Pouchkine, est aujourd'hui un musée accessible aux visiteurs.