Jean-Baptiste Le Prince, peintre-graveur français en Russie
Jean-Baptiste Le Prince (1734-1781), peintre et graveur français né à Metz, est l’un des premiers artistes occidentaux à avoir séjourné longuement en Russie. De 1758 à 1763, il parcourut l’Empire russe, rapportant des centaines de dessins et d’estampes qui forment un témoignage exceptionnel sur la vie quotidienne de la Russie du XVIIIe siècle.
Sommaire
Formation et départ pour la Russie
Né le 17 septembre 1734 à Metz, Jean-Baptiste Le Prince étudie d’abord à l’Académie de peinture de sa ville natale avant de rejoindre Paris où il devient l’élève de François Boucher, le maître incontesté du style rococo. Sous l’influence de Boucher, Le Prince développe un goût prononcé pour les scènes de genre et les paysages pittoresques.
En 1758, à l’âge de vingt-quatre ans, il entreprend un voyage audacieux vers la Russie. Certains historiens avancent qu’il fut attiré par les commandes de l’impératrice Élisabeth, d’autres qu’il cherchait à fuir des créanciers parisiens. Quoi qu’il en soit, ce départ marque le tournant décisif de sa carrière.
Cinq années à travers l’Empire russe
De 1758 à 1763, Le Prince séjourne principalement à Saint-Pétersbourg et à Moscou, mais il voyage aussi vers l’est, atteignant la Sibérie occidentale. Durant ces cinq années, il dessine sans relâche : paysans russes dans leurs isbas, marchands sur les marchés, soldats, moines, femmes en costumes traditionnels, berceaux suspendus, scènes de bain et de foire.
Son regard est celui d’un artiste européen fasciné par l’exotisme de la vie russe. Il note dans ses carnets les détails des vêtements, des habitations et des coutumes avec une précision quasi ethnographique. Cette attention documentaire fait de ses œuvres une source précieuse pour les historiens de la culture russe.
Les « russeries » : un genre nouveau
De retour à Paris en 1763, Le Prince connaît un succès immédiat. Ses scènes russes, bientôt appelées « russeries » par analogie avec les « chinoiseries » et les « turqueries » alors à la mode, séduisent le public parisien. Il est reçu à l’Académie royale de peinture en 1765 grâce à son tableau Le Baptême russe.
Le Prince est également célèbre pour avoir perfectionné la technique de la gravure à l’aquatinte en France. Ce procédé lui permettait de reproduire les jeux de lumière et les lavis de ses dessins avec une fidélité remarquable, conférant à ses estampes une douceur et une profondeur inédites.
Le Voyage en Sibérie de Chappe d’Auteroche
En 1768 paraît le Voyage en Sibérie fait par ordre du Roi en 1761 de l’abbé Jean Chappe d’Auteroche, astronome envoyé par l’Académie des sciences pour observer le transit de Vénus à Tobolsk. Le Prince est chargé d’illustrer cet ouvrage monumental de ses dessins russes. Ses gravures représentent les paysages de Sibérie, les costumes des peuples rencontrés, les modes de transport et les scènes de la vie quotidienne.
L’ouvrage de Chappe d’Auteroche, s’il célèbre les paysages russes, contient aussi des jugements sévères sur le servage, le despotisme et les mœurs russes. Cette dimension critique va provoquer une réaction immédiate au plus haut niveau de l’État russe.
Catherine II et l’Antidote
Ulcérée par le portrait peu flatteur de son empire, Catherine II rédige elle-même une réponse cinglante publiée anonymement sous le titre L’Antidote (1770). L’impératrice y réfute point par point les observations de Chappe d’Auteroche, défendant les réformes qu’elle a entreprises et contestant la vision occidentale de la Russie comme pays arriéré.
Ce duel littéraire entre l’astronome français et l’impératrice de Russie illustre les tensions entre le regard européen sur la Russie et l’image que la Russie souhaitait projeter, une question toujours actuelle dans les relations franco-russes.
L’historienne Hélène Carrère d’Encausse a consacré un ouvrage à cette querelle : L’Impératrice et l’Abbé — Un duel littéraire inédit entre Catherine II et l’Abbé Chappe d’Auteroche (Fayard, 2003), qui éclaire la dimension politique de cette polémique.
Un héritage artistique durable
Jean-Baptiste Le Prince meurt à Saint-Denis-du-Port le 30 septembre 1781, à l’âge de quarante-sept ans. Son œuvre constitue l’un des premiers témoignages visuels détaillés de la Russie par un artiste occidental. Ses gravures pittoresques continuent d’être étudiées par les historiens de l’art et les spécialistes de la Russie impériale.
Ses œuvres sont conservées dans les plus grands musées du monde, notamment au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, au Louvre, au British Museum et au Metropolitan Museum de New York. Elles témoignent d’une époque où la France et la Russie entretenaient des échanges culturels intenses, de Pierre Ier à Catherine II.