Alexandre Ier vu par Napoléon et Talleyrand

De Tilsit (1807) à Erfurt (1808) : diplomatie et regards croisés

Les rencontres entre le tsar Alexandre Ier, Napoléon Bonaparte et Talleyrand à Tilsit puis à Erfurt constituent l'un des épisodes les plus fascinants des relations franco-russes. Pendant deux années décisives (1807-1808), les deux empereurs les plus puissants d'Europe se jaugèrent, s'allièrent puis commencèrent à se défier, sous le regard acéré de Talleyrand qui joua double jeu. Un chapitre essentiel de l'histoire de la Russie et de la France.

Rencontre entre Napoléon et Alexandre Ier à Tilsit en 1807
La rencontre historique entre Napoléon et Alexandre Ier – un moment charnière des relations franco-russes

Tilsit : l'alliance sur le radeau (25 juin – 7 juillet 1807)

Après la victoire écrasante de Napoléon à Friedland le 14 juin 1807, le tsar Alexandre Ier se résout à négocier. La rencontre a lieu dans un cadre spectaculaire : un radeau ancré au milieu du Niémen, entre les lignes des deux armées. Le 25 juin 1807, les deux empereurs se retrouvent face à face pour la première fois.

Alexandre Ier, alors âgé de vingt-neuf ans, impressionne Napoléon par son charme et sa finesse diplomatique. Le Français, habitué à dominer ses interlocuteurs, découvre un adversaire qui manie la séduction avec autant d'habileté que lui. Napoléon confiera plus tard dans le Mémorial de Sainte-Hélène :

« Si Alexandre était une femme, j'en ferais ma maîtresse. »

Les négociations aboutissent aux traités de Tilsit, signés les 7 et 9 juillet 1807. La Russie et la France se partagent l'Europe : Napoléon reconnaît la suprématie russe sur la Finlande et les principautés danubiennes, tandis qu'Alexandre accepte le blocus continental contre l'Angleterre et la création du duché de Varsovie. La Prusse, grande perdante, est amputée de la moitié de son territoire.

Erfurt : la fissure dans l'alliance (27 septembre – 14 octobre 1808)

Quatorze mois après Tilsit, Napoléon convoque Alexandre à Erfurt pour réaffirmer l'alliance franco-russe, mise à mal par les ambitions contradictoires des deux empires. L'Empereur des Français veut s'assurer de la neutralité russe avant de lancer sa campagne d'Espagne.

Erfurt est une mise en scène grandiose : Napoléon y réunit une cour de rois et de princes, fait jouer la Comédie-Française devant un « parterre de rois », et déploie tout son art de la persuasion. Mais Alexandre, qui a mûri politiquement depuis Tilsit, se montre plus résistant aux charmes napoléoniens.

C'est à Erfurt que Talleyrand, le ministre des Relations extérieures de Napoléon, commet sa trahison la plus célèbre. Recevant secrètement Alexandre Ier, il lui murmure :

« Sire, que venez-vous faire ici ? C'est à vous de sauver l'Europe, et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de Russie est civilisé, son peuple ne l'est pas. C'est donc au souverain de Russie d'être l'allié du peuple français. »

Ces paroles, rapportées dans les Mémoires du Prince de Talleyrand, marquent un tournant. Alexandre comprend que l'alliance avec Napoléon n'est pas une nécessité, mais un choix réversible.

Portrait d'Alexandre Ier, tsar de Russie
Alexandre Ier (1777-1825) – le tsar qui sut résister au charme de Napoléon et sauver l'indépendance de la Russie

Le regard de Napoléon sur Alexandre

Dans les témoignages du Mémorial de Sainte-Hélène du Comte de Las Cases, Napoléon revient à plusieurs reprises sur le caractère d'Alexandre. Il le décrit comme un homme d'une intelligence subtile, capable de dissimuler ses véritables intentions derrière une apparente soumission. « Un Grec du Bas-Empire », dit-il parfois avec un mélange d'admiration et de mépris.

Napoléon reconnaissait néanmoins les qualités du tsar : son éducation raffinée (il avait été formé par le Suisse La Harpe dans l'esprit des Lumières), sa maîtrise du français, sa connaissance de la philosophie européenne. Mais il sous-estimait la détermination d'Alexandre et sa capacité à jouer un jeu diplomatique à long terme.

Le regard de Talleyrand

Talleyrand, dans ses Mémoires, présente Alexandre sous un jour plus favorable que Napoléon. Pour l'ancien évêque d'Autun, le tsar incarnait le principe même de la monarchie éclairée : un souverain capable de comprendre que l'équilibre européen valait mieux que l'hégémonie d'une seule puissance.

La double trahison de Talleyrand – servant officiellement Napoléon tout en informant Alexandre – illustre la complexité des relations franco-russes à cette époque. Pour Talleyrand, sauver l'Europe de l'ambition démesurée de Napoléon passait par une entente avec la Russie, non contre elle.

De l'alliance à la rupture (1809-1812)

Après Erfurt, l'alliance franco-russe se délite progressivement. Le blocus continental ruine le commerce russe. La question polonaise – Napoléon soutenant le Grand-Duché de Varsovie aux portes de l'Empire russe – devient un casus belli. En 1812, Napoléon franchit le Niémen avec la Grande Armée : c'est le début de la campagne de Russie, qui scellera le déclin de l'Empire français.

Alexandre Ier, qui avait su résister aux charmes de Tilsit et aux manigances d'Erfurt, mènera ses troupes jusqu'à Paris en 1814. Le tsar qui avait fasciné Napoléon deviendra celui qui le vaincra.

Pour aller plus loin