Mikhaïl Vassilievitch Frounze (МиÑайл ВаÑилÑÐµÐ²Ð¸Ñ Ð¤ÑÑнзе, 1885-1925) est l’un des chefs militaires les plus importants de la révolution russe et de la guerre civile. Vainqueur du général Wrangel en Crimée (1920), il succéda à Trotski comme commissaire du peuple aux Affaires militaires. Sa mort suspecte lors d’une opération chirurgicale en 1925 reste l’un des mystères de l’histoire soviétique. Sa tombe se trouve au cimetière Novodievitchi de Moscou.
Mikhaïl Vassilievitch Frounze, chef militaire bolchévik et héros de la guerre civile russe, cimetière Novodievitchi Moscou
Mikhaïl Frounze (1885-1925), chef militaire bolchévik, au cimetière Novodievitchi de Moscou. Photo © Les Amis de Paris-Saint-Pétersbourg

Fiche biographique

Nom completMikhaïl Vassilievitch Frounze (МиÑайл ВаÑилÑÐµÐ²Ð¸Ñ Ð¤ÑÑнзе)
Naissance2 février 1885, Bichkek (alors Pichpek, Turkestan russe)
Décès31 octobre 1925, Moscou (40 ans)
NationalitéRusse, puis soviétique
PartiPOSDR (bolchévik) dès 1904, puis Parti communiste
Grade militaireCommandant du front Sud et du front de Crimée
FonctionsCommissaire du peuple aux Affaires militaires et navales (1925), président du Conseil militaire révolutionnaire
Fait d’armes majeurPrise de la Crimée et défaite de Wrangel (novembre 1920)
SépultureNécropole du mur du Kremlin, Moscou ; buste au cimetière Novodievitchi

Jeunesse à Bichkek et engagement révolutionnaire

Mikhaïl Vassilievitch Frounze naît le 2 février 1885 à Pichpek (aujourd’hui Bichkek, capitale du Kirghizistan), dans le Turkestan russe. Son père, Vassili Mikhaïlovitch Frounze, est un aide-médecin militaire d’origine moldave ; sa mère, Mavra Efimovna, est d’origine russe. La famille vit modestement dans cette ville de garnison située au pied des montagnes du Tian Chan.

Élève brillant, le jeune Mikhaïl est admis au lycée de Verniy (aujourd’hui Almaty, au Kazakhstan) où il se distingue par ses résultats scolaires. C’est là qu’il entre en contact avec les milieux révolutionnaires d’Asie centrale, lisant Marx, Engels et les publications clandestines du mouvement social-démocrate. En 1904, à l’âge de dix-neuf ans, il adhère au Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) et choisit la fraction bolchévique de Lénine.

En automne 1904, Frounze quitte le Turkestan pour étudier à l’École polytechnique de Saint-Pétersbourg, mais c’est dans l’activité révolutionnaire plutôt que dans les amphithéâtres qu’il va trouver sa vocation. Il est envoyé par le parti dans la région industrielle d’Ivanovo-Voznessensk, centre textile de la Russie centrale, pour organiser les ouvriers.

Première Révolution russe (1905) et emprisonnements

Le 9 janvier 1905, le « Dimanche rouge » enflamme la Russie. Le jeune Frounze, âgé de vingt ans, participe activement aux événements révolutionnaires. À Ivanovo-Voznessensk, il organise la célèbre grève générale des ouvriers du textile (mai-juillet 1905), l’une des plus longues et des plus massives de la révolution. Cette grève donne naissance au premier soviet (conseil ouvrier) de l’histoire russe – même avant le soviet de Saint-Pétersbourg.

Frounze dirige des détachements armés lors de l’insurrection de Moscou en décembre 1905. Après l’écrasement du mouvement, il poursuit la lutte clandestine dans la région de Vladimir et Chouia. Arrêté en 1907, il est condamné à mort par deux fois, mais les sentences sont commuées en travaux forcés à perpétuité grâce à des campagnes de soutien.

« Frounze passa dix années dans les prisons et bagnes tsaristes, mais cette épreuve, loin de le briser, forgea un révolutionnaire d’une trempe exceptionnelle. »

Incarcré successivement à la prison de Vladimir, au bagne de Nikolsk et en Sibérie, Frounze profite de ces années d’enfermement pour lire avec voracité : ouvrages de stratégie militaire, histoire des guerres napoléoniennes, théorie militaire de Clausewitz. Cette formation autodidacte fera de lui, plus tard, un théoricien militaire original. En 1915, il parvient à s’évader et vit sous une fausse identité dans la région de Minsk, reprenant son travail d’agitation parmi les soldats de l’armée impériale.

Mikhaïl Frounze jeune révolutionnaire avec son épouse en 1917
Mikhaïl Frounze avec son épouse Sofia Alekseïevna Kolotilov vers 1917, période de la Révolution. Domaine public / Wikimedia Commons

Rôle pendant la Révolution de 1917

Lorsque la Révolution de Février 1917 renverse le tsar Nicolas II, Frounze se trouve à Minsk. Il est élu président du comité du parti à Minsk et du soviet des soldats de la garnison de la ville. Sa capacité à galvaniser les troupes et à organiser les ouvriers en fait rapidement une figure de premier plan du bolchévisme dans la région occidentale.

Après la Révolution d’Octobre, Frounze est nommé à la tête de la région militaire d’Ivanovo-Voznessensk, sa ville d’adoption. Il organise les premiers détachements de l’Armée rouge dans cette région, mobilisant les ouvriers textile qui avaient déjà combattu sous ses ordres en 1905. Ces unités, forgées dans la tradition révolutionnaire de la ville, deviendront le noyau de ses futures armées.

Au début de 1918, la Russie sombre dans la guerre civile. Frounze, qui n’a jamais fréquenté d’académie militaire, va révéler des talents de stratège hors du commun, compensés par une audace et une énergie que même ses adversaires lui reconnaîtront.

Guerre civile russe : du front Sud à la prise de Crimée

Le front de l’Est contre Koltchak (1919)

En mars 1919, Frounze prend le commandement du 4e groupe d’armées du front de l’Est, opposé aux forces de l’amiral Alexandre Koltchak, qui menace alors les positions bolchéviques dans l’Oural. La situation est critique : les armées blanches de Koltchak avancent vers la Volga et menacent de couper la Russie centrale de la Sibérie.

Frounze lance une contre-offensive audacieuse en avril-juin 1919 qui renverse le cours de la guerre sur le front de l’Est. Ses armées reprennent successivement Bougourousslan, Bougoulma et Oufa, forçant les troupes de Koltchak à une retraite générale vers la Sibérie. Cette campagne, menée avec une rapidité remarquable, établit la réputation militaire de Frounze et lui vaut l’Ordre du Drapeau rouge.

Le front du Turkestan (1919-1920)

En août 1919, Frounze est nommé commandant du front du Turkestan. Il doit rétablir la liaison entre la Russie centrale et les républiques soviétiques d’Asie centrale, coupées par les forces blanches et les mouvements basmatchis. En quelques mois, il parvient à unifier les forces bolchéviques dispersées et à écraser les résistances dans la région, rattachant le Turkestan au pouvoir soviétique central.

La prise de la Crimée et la défaite de Wrangel (1920)

Le fait d’armes le plus célèbre de Frounze est la conquête de la Crimée en novembre 1920, opération qui met fin à la guerre civile sur le front européen. Nommé commandant du front Sud en septembre 1920, il fait face au général Piotr Wrangel, dernier chef de l’armée blanche, retranché dans la péninsule de Crimée derrière les fortifications réputées inexpugnables de l’isthme de Perekop.

Frounze conçoit un plan audacieux : tandis qu’une attaque frontale fixe les défenseurs sur les lignes de Perekop, un détachement de cavalerie traverse de nuit le Sivach (mer Putride), lagune peu profonde considérée comme infranchissable. Les soldats rouges pataugent dans l’eau glacée, certains s’enfonçant jusqu’à la taille, pour prendre l’ennemi à revers. L’assaut, lancé dans la nuit du 7 au 8 novembre 1920, réussit brillamment.

« La traversée du Sivach par l’Armée rouge reste l’un des exploits militaires les plus spectaculaires de la guerre civile russe. Les soldats ont marché dans l’eau glacée pendant des heures pour prendre les Blancs à revers. »

En quelques jours, les armées de Frounze submergent les défenses de Wrangel. Le 15 novembre 1920, Wrangel et environ 150 000 soldats et civils s’embarquent pour Constantinople, mettant fin à la résistance armée blanche en Russie européenne. Frounze avait proposé une amnistie aux soldats blancs qui se rendraient, mais après l’évacuation, des répressions massives eurent lieu en Crimée contre ceux qui étaient restés – un épisode sanglant que l’historiographie soviétique passera longtemps sous silence.

Mikhaïl Frounze pendant la guerre civile russe, 1920
Frounze (au centre) avec des commandants de l'Armée rouge pendant la campagne de Crimée, 1920. Domaine public / Wikimedia Commons

Commissaire du peuple aux Affaires militaires

Après la guerre civile, Frounze occupe des postes de responsabilité croissante. En 1921-1922, il est nommé représentant plénipotentiaire de la RSFSR en Turquie, puis commandant des forces armées d’Ukraine et de Crimée. En 1924, il entre au Politburo comme membre suppléant et au Comité central du Parti.

En janvier 1925, le Comité central écarte Léon Trotski de la direction de l’Armée rouge. Frounze lui succède comme commissaire du peuple aux Affaires militaires et navales et président du Conseil militaire révolutionnaire – c’est-à-dire le chef suprême de toutes les forces armées soviétiques. Cette nomination s’inscrit dans la lutte de pouvoir entre Staline et Trotski : Frounze, bien que non aligneé sur Staline, est considéré comme plus malleable que Trotski.

Frounze hérite d’une armée en pleine démobilisation. De 5,5 millions d’hommes à la fin de la guerre civile, l’Armée rouge est réduite à 562 000 en 1925. Il entreprend une vaste réorganisation qui marquera durablement l’institution militaire soviétique.

Réformes militaires et doctrine Frounze

Frounze est non seulement un commandant de terrain mais aussi un théoricien militaire original. Dès 1921, il développe ce qu’il appelle la « doctrine militaire unifiée » de l’État prolétarien, exposée dans plusieurs articles et discours. Ses principales idées sont les suivantes :

  • Doctrine offensive : l’Armée rouge doit être formée à l’offensive permanente, reflétant le caractère révolutionnaire de l’État soviétique.
  • Mobilisation totale : en cas de guerre, toutes les ressources de la nation – économiques, sociales, culturelles – doivent être mises au service de l’effort militaire.
  • Système territorial-milicien : combinaison d’une armée permanente réduite et d’une milice territoriale permettant une mobilisation rapide de la population.
  • Formation politique : chaque soldat doit être un combattant convaincu de la cause soviétique, et non un simple exécutant.

Pendant ses dix mois à la tête de l’armée, Frounze réforme profondément l’institution : il réorganise le système de commandement, crée de nouvelles écoles militaires, modernise la formation des officiers et engage un programme de mécanisation des forces armées. Ces réformes, poursuivies par ses successeurs, contribueront à forger l’Armée rouge qui résistera à l’invasion allemande en 1941. Pour approfondir l’histoire du patrimoine militaire et culturel russe, de nombreuses ressources sont disponibles.

La « doctrine Frounze » s’oppose à la vision de Trotski, qui considérait qu’il n’existait pas de stratégie militaire spécifiquement prolétarienne. Ce débat doctrinal, d’apparence abstraite, masquait en réalité une lutte politique entre les partisans d’une armée de métier dirigée par des spécialistes militaires (position de Trotski) et les tenants d’une armée populaire idéologiquement formée (position de Frounze).

Mort controversée en 1925

Le 31 octobre 1925, Mikhaïl Frounze meurt à Moscou, officiellement des suites d’une opération chirurgicale pratiquée pour traiter un ulcère à l’estomac. Il n’avait que quarante ans. Les circonstances de sa mort ont immédiatement suscité la suspicion et alimentent encore aujourd’hui les débats des historiens.

Frounze souffrait effectivement de problèmes gastriques depuis ses années de bagne. Cependant, plusieurs éléments rendent sa mort suspecte :

  • Plusieurs médecins consultés estimaient l’opération inutile ou dangereuse et recommandaient un traitement conservateur.
  • L’opération aurait été ordonnée par le Politburo – une instance politique décidant d’un acte médical.
  • La dose de chloroforme administrée comme anesthésique était, selon certains témoignages, anormalement élevée.
  • Staline, qui commençait alors à consolider son pouvoir absolu, avait intérêt à se débarrasser d’un chef militaire populaire et potentiellement indépendant.

Dès 1926, l’écrivain Boris Pilniak publie Le Conte de la lune non éteinte (ПовеÑÑÑ Ð½ÐµÐ¿Ð¾Ð³Ð°Ñенной лÑнÑ), un récit à peine voilé où un commandant militaire est contraint de subir une opération fatale sur ordre d’un chef politique tout-puissant. Le récit est immédiatement interdit par la censure soviétique, et Pilniak sera fusillé en 1938 pendant les Grandes Purges.

« Le commandant Gavrilov allait mourir. Le numéro un non dénommé savait que cette opération n’était pas nécessaire. »
— Boris Pilniak, Le Conte de la lune non éteinte (1926)

Les funérailles de Frounze sont organisées avec les honneurs de l’État. Il est inhumé dans la nécropole du mur du Kremlin sur la Place Rouge, aux côtés des plus hauts dignitaires soviétiques. Klementi Vorochilov, un fidèle de Staline, lui succède immédiatement à la tête de l’armée – un homme infiniment plus docile que Frounze.

Héritage et mémoire

La ville de Frounze (Bichkek)

En 1926, la ville natale de Frounze, Pichpek, est rebaptisée Frounze en son honneur. Sous ce nom, elle sert de capitale de la République socialiste soviétique kirghize pendant toute la période soviétique. En 1991, après l’indépendance du Kirghizistan, elle reprend son nom kirghiz de Bichkek. La maison-musée Frounze y est cependant toujours ouverte aux visiteurs.

L’Académie militaire Frounze

L’Académie militaire M.V. Frounze, fondée en 1918 sous le nom d’Académie de l’état-major, est rebaptisée en son honneur en 1925. Située à Moscou, elle fut pendant des décennies la principale école de formation des officiers supérieurs de l’Armée soviétique. De nombreux généraux de la Seconde Guerre mondiale en sont sortis. En 1998, elle fusionne avec d’autres institutions pour former l’Académie militaire interarmes des Forces armées russes.

Lieux de mémoire

Le nom de Frounze reste gravé dans la toponymie de l’ex-URSS :

  • La rue Frounze (ФÑÑнзенÑÐºÐ°Ñ ÑлиÑа) existe dans de nombreuses villes russes
  • Un croiseur léger de la flotte soviétique portait le nom de Frounze
  • Des monuments et bustes sont érigés à Moscou, Bichkek, Ivanovo et Chouia
  • Un buste commémoratif se trouve au cimetière Novodievitchi de Moscou

Pour découvrir les lieux de mémoire soviétiques lors d’un voyage à Moscou, le cimetière Novodievitchi et la nécropole du Kremlin sont des étapes incontournables.

Frounze dans la culture

Outre le récit de Pilniak, la figure de Frounze apparaît dans de nombreuses œuvres soviétiques. Le film Perekop (1930) met en scène la traversée du Sivach. Le réalisateur soviétique met l’accent sur l’héroïsme des soldats de l’Armée rouge franchissant les eaux glacées sous le feu ennemi. Frounze reste une figure ambivalente de l’histoire soviétique : héros militaire incontesté, il est aussi le symbole d’un système qui dévorait ses propres artisans.

Questions fréquentes

Qui était Mikhaïl Frounze ?

Mikhaïl Vassilievitch Frounze (1885-1925) était un révolutionnaire bolchévik et chef militaire soviétique. Héros de la guerre civile russe, il conquit la Crimée en 1920 en battant l’armée du général Wrangel. Il succéda à Trotski comme commissaire du peuple aux Affaires militaires et navales en 1925.

Comment Mikhaïl Frounze est-il mort ?

Frounze mourut le 31 octobre 1925 à Moscou, officiellement des suites d’une opération chirurgicale pour un ulcère à l’estomac. Les circonstances de sa mort restent controversées : l’opération aurait été ordonnée par Staline malgré l’avis contraire de plusieurs médecins. Boris Pilniak évoqua cette affaire dans son récit Le Conte de la lune non éteinte (1926).

Pourquoi la ville de Bichkek s’est-elle appelée Frounze ?

La ville de Bichkek, capitale du Kirghizistan, fut rebaptisée Frounze en 1926 en l’honneur de Mikhaïl Frounze qui y naquit en 1885. Elle conserva ce nom pendant toute la période soviétique, jusqu’en 1991, date à laquelle elle reprit son nom kirghiz d’origine après l’indépendance du pays.

Où se trouve la tombe de Mikhaïl Frounze ?

Les cendres de Mikhaïl Frounze sont inhumées dans la nécropole du mur du Kremlin à Moscou, sur la Place Rouge. Un buste commémoratif lui est également dédié au cimetière Novodievitchi de Moscou, où reposent de nombreuses personnalités soviétiques.