Biographie et jeunesse à Kiev
Alexandre Nikolaïevitch Vertinski (en russe : Александр Николаевич Вертинский) naît le 21 mars 1889 (9 mars dans le calendrier julien) à Kiev, alors partie de l'Empire russe. Fils d'un avocat privé, Nikolaï Petrovitch Vertinski, et d'Evguénia Stepanovna Skolatskaïa, le jeune Alexandre connaît très tôt les épreuves de la vie : sa mère meurt alors qu'il n'a que trois ans, et son père disparaît peu après. Orphelin, il est élevé par des tantes maternelles dans des conditions modestes.
Le jeune Vertinski grandit dans le Kiev de la fin du XIXe siècle, ville cosmopolite et cultivée, carrefour entre les cultures russe, ukrainienne et polonaise. Il fréquente le lycée de la Première Gimnazija de Kiev, mais se montre davantage attiré par le théâtre et la bohème artistique que par les études classiques. Dès l'adolescence, il hante les cafés littéraires et les cercles d'artistes de la ville, écrit ses premiers poèmes et se passionne pour le théâtre.
Renvoyé du lycée pour indiscipline, Vertinski exerce une série de petits métiers — figurant dans un cinéma, vendeur de journaux, correcteur d'épreuves — tout en continuant à fréquenter assidûment les milieux artistiques kiéviens. C'est dans cette atmosphère d'effervescence créatrice qu'il découvre sa vocation : la scène.
| Nom complet | Alexandre Nikolaïevitch Vertinski (Александр Николаевич Вертинский) |
|---|---|
| Naissance | 21 mars 1889 à Kiev, Empire russe |
| Décès | 21 mai 1957 à Leningrad (Saint-Pétersbourg), URSS |
| Nationalité | Russe / Soviétique |
| Professions | Chanteur, poète, acteur, compositeur |
| Genre musical | Ariettes, romance russe, chanson poétique |
| Personnage scénique | Pierrot (visage blanc, gestuelle théâtrale) |
| Sépulture | Cimetière de Novodiévitchi, Moscou |
Les débuts artistiques et le personnage de Pierrot
En 1912, Alexandre Vertinski s'installe à Moscou, attiré par le bouillonnement culturel de la capitale. Il débute comme figurant au théâtre d'Art de Moscou, puis joue de petits rôles dans des films muets aux studios Khanjonkov, l'un des premiers studios cinématographiques russes. Il apparaît dans plusieurs courts métrages entre 1912 et 1914, mais c'est sur la scène des cabarets que son talent unique va s'épanouir.
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914, Vertinski s'engage comme infirmier volontaire dans un train sanitaire. Cette expérience marquante du front, la souffrance des blessés et la mort omniprésente vont profondément influencer sa sensibilité artistique et la tonalité mélancolique de ses futures chansons.
De retour à Moscou en 1915, il crée le personnage qui le rendra célèbre : Pierrot. Le visage couvert d'un maquillage blanc, vêtu d'un ample costume noir, Vertinski monte sur les scènes des cabarets de Moscou et interprète ses propres chansons — qu'il appelle des « ariettes » — avec une gestuelle théâtrale d'une expressivité saisissante. Chaque mouvement de ses longues mains, chaque inflexion de sa voix grave et veloutée devient un élément du spectacle.
« Je ne chantais pas, je racontais des histoires en musique. Chaque chanson était un petit drame, un poème vivant que je sculptais avec mes mains et ma voix. »
— Alexandre Vertinski
Le succès est immédiat. En quelques mois, Vertinski devient la coqueluche du tout-Moscou. Son répertoire, mélange subtil de mélancolie, d'ironie et de raffinement poétique, séduit aussi bien l'aristocratie que la bohème artistique. Ses chansons les plus célèbres de cette période — Vos doigts sentent l'encens (Ваши пальцы пахнут ладаном), Le petit créole (Маленький креольчик), Lilas violet (Лиловый негр) — deviennent des classiques instantanés du répertoire de la chanson russe.
L'émigration (1920-1943) : Constantinople, Europe et Chine
La Révolution d'Octobre 1917 puis la guerre civile bouleversent la vie de Vertinski, comme celle de millions de Russes. Sans être politiquement engagé, l'artiste perçoit rapidement que le monde des cabarets et du raffinement artistique qu'il incarne n'a plus sa place dans la Russie bolchevique. En novembre 1920, il embarque à Sébastopol sur l'un des derniers navires évacuant les civils et les forces blanches vers Constantinople.
Commence alors un exil de vingt-trois ans qui le mènera à travers le monde entier. À Constantinople (Istanbul), il chante dans les cabarets du quartier de Péra fréquentés par les émigrés russes. Rapidement, sa réputation le précède et il reçoit des invitations de toute l'Europe.
De 1921 à 1923, Vertinski se produit en Roumanie, en Pologne et en Allemagne, où la diaspora russe est particulièrement nombreuse. À Berlin, alors capitale informelle de l'émigration russe, il donne des concerts triomphaux devant des salles combles. Il enregistre ses premiers disques pour des maisons de disques allemandes, assurant ainsi la diffusion de son art au-delà des salles de concert.
À partir de 1925, il étend ses tournées à travers toute l'Europe — Autriche, Hongrie, Lituanie, Lettonie, Palestine — avant de s'installer pour une période plus longue en France, puis de gagner les États-Unis en 1934. Partout, il chante devant les communautés d'émigrés russes, mais aussi devant un public local fasciné par l'exotisme et l'intensité dramatique de son art.
En 1935, Vertinski s'installe en Chine, d'abord à Shanghai puis à Harbin, deux villes qui abritent d'importantes communautés russes. Il y vivra huit ans, y rencontrera sa future épouse Lydia Tsyrgoullnikova, peintre géorgienne, et verra naître ses deux filles. L'expérience de l'exil en Extrême-Orient nourrit de nouvelles thèmes dans ses chansons : la nostalgie de la patrie perdue, la solitude de l'émigré, la beauté fragile de l'existence. Pour approfondir le destin des artistes russes en émigration, on peut explorer le riche patrimoine culturel russe à l'étranger.
Les années parisiennes
Parmi toutes les villes de son exil, Paris occupe une place particulière dans la vie et l'oeuvre de Vertinski. La capitale française est, dans les années 1920-1930, le coeur battant de l'émigration russe : plus de 100 000 Russes y vivent, formant une communauté culturelle d'une richesse extraordinaire avec ses théâtres, ses journaux, ses maisons d'édition et ses cabarets.
Vertinski s'y produit régulièrement entre 1925 et 1934, se produisant dans les cabarets russes de Montmartre et du Quartier latin, mais aussi dans les grandes salles parisiennes. Il fréquente l'intelligentsia russe en exil et côtoie des personnalités comme les grandes figures de la communauté russe à Paris — écrivains, peintres, musiciens et danseurs qui maintiennent vivante la flamme de la culture russe loin de la patrie.
C'est à Paris que Vertinski perfectionne son art et élargit son répertoire. Influencé par la chanson française — Aristide Bruant, Yvette Guilbert, puis plus tard par le style des chansonniers de Montmartre —, il enrichit sa palette artistique tout en conservant l'essence profondément russe de ses ariettes. Ses concerts parisiens sont des événements mondains où se pressent aussi bien les émigrés russes nostalgiques que les Parisiens curieux de découvrir cette forme unique de spectacle.
La période parisienne est aussi celle d'une intense activité discographique. Vertinski enregistre pour les labels Columbia et Pathé des dizaines de chansons qui circulent ensuite dans toute la diaspora russe, du Brésil à la Mandchourie. Ces enregistrements contribuent à forger sa légende auprès d'un public qu'il ne rencontrera parfois jamais.
Le retour en URSS (1943)
Dès le début des années 1930, la nostalgie de la Russie se fait de plus en plus poignante chez Vertinski. Depuis Shanghai, il adresse plusieurs demandes aux autorités soviétiques pour obtenir l'autorisation de rentrer. La guerre contre l'Allemagne nazie, qui provoque un élan patriotique y compris chez les émigrés, accélère le processus.
En 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, Vertinski obtient enfin l'autorisation de revenir en Union soviétique. Il rentre par la voie transsibérienne, traversant une Russie en guerre. Son retour est soigneusement encadré par les autorités : Staline lui-même aurait donné son accord, appréciant dit-on certaines de ses chansons.
Le retour n'est pourtant pas sans ambiguïtés. Si Vertinski est autorisé à se produire en concert, les autorités culturelles soviétiques le considèrent avec méfiance. Son répertoire, jugé trop « décadent » et « bourgeois », n'est pas diffusé à la radio ni enregistré sur disque pendant de longues années. Ses concerts sont organisés dans des villes de province plutôt que dans les grandes salles de Moscou et Leningrad. On lui attribue le prix Staline en 1951 pour son rôle dans le film Le Complot des condamnés, mais c'est pour son travail d'acteur, non pour ses chansons.
Malgré ces restrictions, Vertinski donne des centaines de concerts à travers l'URSS entre 1943 et 1957, retrouvant un public passionné. Les Soviétiques, qui n'avaient pu l'entendre que sur de rares enregistrements clandestins, découvrent un artiste au sommet de son art, à la présence scénique magnétique, qui incarne à lui seul un pan entier de la culture russe qu'ils croyaient perdu.
L'oeuvre musicale et les ariettes
L'héritage musical d'Alexandre Vertinski est considérable. Au cours de sa carrière, il a composé et interprété plus de trois cents ariettes, un genre qu'il a pour ainsi dire inventé. À mi-chemin entre la chanson, la romance russe traditionnelle et le monologue théâtral, l'ariette de Vertinski est un art unique : une courte pièce musicale où la mélodie, le texte poétique et l'interprétation dramatique forment un tout indissociable.
Vertinski écrivait lui-même la plupart de ses textes et composait ses mélodies, bien qu'il ne fût pas musicien de formation. Il s'accompagnait au piano ou se faisait accompagner par un pianiste, créant une atmosphère intime et confidentielle même dans les grandes salles. Sa voix, un baryton chaud et légèrement voilé, savait passer du murmure au cri, de la tendresse à l'ironie mordante.
Les thèmes récurrents
- L'amour et la mélancolie : Vertinski chante les amours perdues, les rencontres éphémères, la beauté fugace des sentiments — Lilas violet, Dans la salle bondée de monde
- L'exil et la nostalgie : Le mal du pays, la Russie lointaine et idéalisée, la solitude de l'émigré — Chanson de la patrie, Dans les steppes de Mandchourie
- La mort et le destin : La fragilité de l'existence, la fatalité, les destins brisés — Vos doigts sentent l'encens, Les petites fées
- L'ironie et la satire : Vertinski n'était pas que mélancolique, ses chansons contenaient souvent une pointe d'humour et d'autodérision — Le petit créole, Jamais et nulle part
- Les personnages marginaux : Clowns, saltimbanques, danseuses, artistes de cabaret — tout un monde de personnages en marge de la société respectable
Son art a profondément influencé la chanson russe du XXe siècle. Des artistes aussi différents que Boulat Okoudjava, Vladimir Vyssotski et Alexandre Galitch ont reconnu leur dette envers Vertinski, chacun à sa manière poursuivant la tradition de la chanson poétique russe qu'il avait portée à un sommet inégalé. La richesse de la tradition musicale russe se retrouve également dans l'oeuvre d'artistes comme Fiodor Chaliapine, qui incarne avec Vertinski la grandeur de l'art scénique russe au XXe siècle.
Héritage et postérité
L'héritage d'Alexandre Vertinski dépasse largement le cadre de la musique. Par son personnage de Pierrot, par sa manière unique de fusionner poésie, musique et théâtre, il a créé un genre artistique à part entière qui n'a jamais été véritablement imité. Son influence se fait sentir dans la tradition de la chanson d'auteur russe (авторская песня) qui s'épanouit dans les années 1960-1970, dans le développement de la culture artistique russe au sens large, et même dans les arts du spectacle occidentaux.
En tant qu'acteur de cinéma, Vertinski a joué dans une vingtaine de films, tant dans l'émigration qu'en URSS après son retour. Ses rôles les plus mémorables incluent le cardinal dans Le Complot des condamnés (1950, prix Staline) et l'homme en noir dans Anna sur le cou (1954), d'après la nouvelle d'Anton Tchekhov.
Marianna et Anastasia Vertinskaïa
La postérité de Vertinski s'incarne aussi de manière éclatante dans ses deux filles, Marianna Vertinskaïa (1943-2022) et Anastasia Vertinskaïa (née en 1944), toutes deux devenues des actrices célèbres du cinéma soviétique.
Anastasia Vertinskaïa, en particulier, est considérée comme l'une des plus grandes actrices du cinéma soviétique. Elle débute à dix-sept ans dans Voiles écarlates (Алые паруса, 1961), qui la propulse au rang de star. Elle enchaîne avec des rôles majeurs dans Hamlet (1964, dans le rôle d'Ophélie), Guerre et Paix (1966-1967, dans le rôle de Lise Bolonskaïa) et Le Maître et Marguerite (1994). Sa beauté éthérée et son talent dramatique font d'elle un symbole du cinéma soviétique des années 1960.
Marianna Vertinskaïa a quant à elle joué dans plusieurs films des années 1960-1970, dont Au bord de la mer et Les Années d'été, avant de se consacrer au doublage et à l'enseignement théâtral.
Vertinski au cimetière de Novodiévitchi
Alexandre Vertinski meurt le 21 mai 1957 à Leningrad (Saint-Pétersbourg), à l'âge de soixante-huit ans, dans sa chambre d'hôtel, après un concert. Le décès est attribué à une insuffisance cardiaque. Son corps est ramené à Moscou, où il est inhumé au cimetière de Novodiévitchi, l'une des nécropoles les plus prestigieuses de Russie.
Le cimetière de Novodiévitchi, attenant au célèbre couvent du même nom fondé en 1524, est le dernier repos de nombreuses personnalités de la culture, des sciences et de la politique russes. Vertinski repose non loin d'autres grandes figures de la vie artistique russe — écrivains, compositeurs, acteurs — qui ont marqué l'histoire culturelle du pays.
Sa tombe, régulièrement fleurie par les admirateurs, est devenue un lieu de pèlerinage pour les amateurs de chanson russe et de poésie. Elle témoigne de la reconnaissance tardive mais sincère que l'Union soviétique, puis la Russie, ont accordée à cet artiste hors du commun dont l'oeuvre avait été longtemps marginalisée par les autorités culturelles officielles.
Aujourd'hui, Alexandre Vertinski est unanimement reconnu comme l'un des plus grands artistes de la scène russe du XXe siècle. Ses enregistrements sont réédités, ses chansons reprises par de nouveaux interprètes, et son personnage de Pierrot reste un symbole de l'art de la chanson russe dans ce qu'il a de plus raffiné et de plus poignant. La visite de Moscou musical ne serait pas complète sans un passage devant sa sépulture au cimetière de Novodiévitchi.
Questions fréquentes sur Alexandre Vertinski
Qui était Alexandre Vertinski ?
Alexandre Nikolaïevitch Vertinski (1889-1957) était un chanteur, poète, acteur et compositeur russe, célèbre pour son personnage de Pierrot et ses ariettes mélancoliques. Il est considéré comme l'un des plus grands artistes de variétés russes du XXe siècle.
Qu'est-ce qu'une ariette de Vertinski ?
Les ariettes de Vertinski sont de courtes chansons mélodiques, souvent mélancoliques et poétiques, qu'il interprétait avec une gestuelle théâtrale unique. Il en a composé et interprété plus de trois cents, mêlant poésie, musique et art dramatique dans un genre inédit.
Pourquoi Vertinski a-t-il émigré de Russie ?
Vertinski a quitté la Russie en 1920, durant la guerre civile, en embarquant à Sébastopol avec les forces blanches. Il a vécu en émigration pendant 23 ans, passant par Constantinople, la Roumanie, la Pologne, l'Allemagne, la France, les États-Unis et la Chine avant de revenir en URSS en 1943.
Qui sont les filles d'Alexandre Vertinski ?
Les filles d'Alexandre Vertinski, Marianna (1943-2022) et Anastasia (née en 1944), sont devenues des actrices célèbres du cinéma soviétique. Anastasia Vertinskaïa est particulièrement connue pour ses rôles dans Voiles écarlates (1961) et Hamlet (1964).
Où est enterré Alexandre Vertinski ?
Alexandre Vertinski est enterré au cimetière de Novodiévitchi à Moscou, l'un des plus prestigieux cimetières de Russie, où reposent de nombreuses personnalités de la culture, des sciences et de la politique russes.