Napoléon et Alexandre Ier : le duel diplomatique
D'Austerlitz à Waterloo : dix ans de confrontation entre la France et la Russie (1805-1815)
Le duel entre Napoléon Bonaparte et le tsar Alexandre Ier est l'une des rivalités les plus décisives de l'histoire européenne. Pendant dix ans, de la bataille d'Austerlitz en 1805 au Congrès de Vienne en 1815, les deux souverains s'affrontent, s'allient et se trahissent dans un jeu diplomatique et militaire qui redessinera la carte de l'Europe. Un épisode majeur des relations franco-russes.
Austerlitz : le « soleil » de Napoléon (2 décembre 1805)
La première confrontation directe entre Napoléon et Alexandre Ier a lieu à Austerlitz, en Moravie. Le jeune tsar, âgé de vingt-sept ans, a rejoint la troisième coalition contre la France, aux côtés de l'Autriche et de l'Angleterre. Confiant dans la supériorité numérique des coalisés, il pousse les généraux austro-russes à l'offensive.
Le 2 décembre 1805, jour anniversaire de son sacre, Napoléon remporte sa victoire la plus parfaite. L'armée austro-russe est anéantie : 15 000 morts et blessés, 20 000 prisonniers. Alexandre, humilié, quitte le champ de bataille en larmes. Cette défaite le marquera profondément et nourrira sa détermination à vaincre un jour son rival.
L'alliance de Tilsit (1807) et le rapprochement
Deux ans plus tard, après les défaites d'Eylau et de Friedland, Alexandre se résout à négocier. La célèbre rencontre de Tilsit sur un radeau au milieu du Niémen inaugure une période d'alliance franco-russe. Les deux empereurs se partagent l'Europe et s'engagent dans un blocus continental contre l'Angleterre.
Mais l'alliance est fragile. Le blocus ruine l'économie russe. La création du Grand-Duché de Varsovie aux portes de l'Empire inquiète Alexandre. Lors du congrès d'Erfurt en 1808, Talleyrand trahit secrètement Napoléon en encourageant le tsar à résister aux pressions françaises.
La campagne de Russie : la catastrophe de 1812
Le 24 juin 1812, Napoléon franchit le Niémen avec la Grande Armée : 600 000 hommes, la plus grande force militaire jamais rassemblée en Europe. Alexandre, refusant la confrontation directe, adopte la stratégie de la terre brûlée, attirant l'envahisseur toujours plus profondément dans l'immensité russe.
La bataille de la Moskova (Borodino), le 7 septembre 1812, est un carnage indécis : 70 000 morts et blessés. Napoléon entre dans Moscou le 14 septembre, mais la ville, incendiée sur ordre du gouverneur Rostopchine, n'offre ni ravitaillement ni capitulation. Alexandre refuse obstinément de négocier :
« Je ferai plutôt la paix à Kamtchatka que de la faire dans ma capitale occupée. »
Le 19 octobre, Napoléon ordonne la retraite. La Grande Armée, harcelée par les cosaques, décimée par le froid et la faim, traverse la Bérézina le 26 novembre dans des conditions apocalyptiques. Sur les 600 000 hommes partis, moins de 30 000 repasseront le Niémen. La campagne de Russie est la plus grande catastrophe militaire de l'histoire de France.
La marche sur Paris et la chute de Napoléon (1813-1814)
Alexandre Ier, galvanisé par la victoire, prend la tête de la coalition européenne contre Napoléon. Après les batailles de Leipzig (« Bataille des Nations », octobre 1813) et la campagne de France, les armées alliées entrent dans Paris le 31 mars 1814. Alexandre y fait une entrée triomphale, chevauchant à la tête de ses troupes sur les Champs-Élysées.
Le tsar qui avait pleuré à Austerlitz savoure sa revanche. Mais il se montre magnanime envers les Parisiens, ordonnant à ses soldats de respecter la population civile. Son séjour parisien de 1814 laisse un souvenir durable dans les relations franco-russes et contribuera à l'image de la Russie comme puissance européenne majeure.
Le Congrès de Vienne et l'héritage (1815)
Au Congrès de Vienne, Alexandre Ier joue un rôle central dans le redessin de la carte européenne. Il obtient la Pologne (sous forme d'un Royaume du Congrès) et propose la Sainte-Alliance, un pacte entre souverains chrétiens pour maintenir la paix. L'historienne Marie-Pierre Rey, dans son ouvrage de référence Alexandre Ier, montre comment le tsar, idéaliste et mystique, rêvait d'un nouvel ordre européen fondé sur la fraternité des peuples.
Le duel Napoléon-Alexandre s'achève par la victoire du tsar, mais leur confrontation a profondément marqué les deux nations. Le Pont Alexandre III, inauguré à Paris en 1900, témoigne de la réconciliation entre la France et la Russie, scellée par l'alliance de 1892 – preuve que les liens entre les deux pays ont survécu aux guerres.
Pour aller plus loin
- Alexandre Ier vu par Napoléon et Talleyrand – Tilsit et Erfurt
- La France et les Français en Russie
- Le Pont Alexandre III à Paris
- Chronologie de Saint-Pétersbourg
- Léon Tolstoï – auteur de Guerre et Paix