Plaque Tolstoï et Tourguéniev à Dijon : commémoration d'un séjour historique en 1857

Mis à jour le 2 mars 2026 Temps de lecture : 12 minutes
Le 29 avril 2010, une plaque commémorative a été dévoilée au 9 rue de la Liberté à Dijon, sur la façade de l'ancien Hôtel de la Cloche, pour rappeler le séjour de Léon Tolstoï et Ivan Tourguéniev du 9 au 14 mars 1857. Cette cérémonie, organisée en présence de la Comtesse Colette Tolstoï et d'Alexandre Zviguilsky, témoigne des liens profonds entre la littérature russe et la France, et du passage méconnu de deux géants des lettres en Bourgogne.

Le contexte historique : deux écrivains en Europe (1857)

Au début de l'année 1857, Léon Tolstoï quitte la Russie pour la première fois de sa vie. À vingt-huit ans, déjà auteur des Récits de Sébastopol et d'Enfance, il ressent le besoin de découvrir l'Europe occidentale. Son aîné Ivan Tourguéniev, de dix ans plus âgé et déjà célèbre pour ses Récits d'un chasseur (1852), connaît parfaitement la France où il séjourne régulièrement depuis 1847, fasciné par la cantatrice Pauline Viardot.

Les deux écrivains se retrouvent à Paris en février 1857. Tourguéniev, véritable guide culturel, initie le jeune Tolstoï à la vie intellectuelle parisienne. Mais Tolstoï, tempérament rebelle et passionné, supporte mal la société mondaine. Il assiste horrifié à une exécution capitale qui le marquera profondément. C'est dans ce contexte que les deux hommes décident de quitter Paris pour voyager vers le sud de la France et la Suisse, en passant par la Bourgogne.

Vue de la façade de l'ancien Hôtel de la Cloche à Dijon, 9 rue de la Liberté, où séjournèrent Tolstoï et Tourguéniev en 1857
L'ancien Hôtel de la Cloche au 9 rue de la Liberté à Dijon, où séjournèrent Tolstoï et Tourguéniev du 9 au 14 mars 1857.

Le séjour à Dijon : du 9 au 14 mars 1857

Léon Tolstoï et Ivan Tourguéniev arrivent à Dijon le 9 mars 1857 et descendent à l'Hôtel de la Cloche, l'un des établissements les plus réputés de la capitale bourguignonne. Situé au cœur de la ville, au 9 rue de la Liberté, cet hôtel prestigieux accueillait déjà depuis des siècles les voyageurs de marque traversant la Bourgogne.

Pendant cinq jours, les deux écrivains explorent Dijon et ses environs. Tolstoï, dans son journal intime, note ses impressions sur la ville, ses monuments et la campagne bourguignonne. Cette étape dijonnaise constitue un moment privilégié de leur amitié, avant que des désaccords littéraires et philosophiques ne viennent assombrir leur relation. Les deux hommes discutent longuement de littérature, de la situation de la Russie et de l'avenir de leur art.

Dates du séjourDu 9 au 14 mars 1857
LieuHôtel de la Cloche, 9 rue de la Liberté, Dijon
ÉcrivainsLéon Tolstoï (28 ans) et Ivan Tourguéniev (38 ans)
ContextePremier voyage européen de Tolstoï, étape entre Paris et la Suisse
Plaque dévoilée le29 avril 2010
Gros plan sur la plaque commémorative Tolstoï-Tourguéniev apposée au 9 rue de la Liberté à Dijon
La plaque commémorative apposée sur la façade de l'ancien Hôtel de la Cloche à Dijon.

Une relation complexe entre Tolstoï et Tourguéniev

La relation entre Léon Tolstoï et Ivan Tourguéniev est l'une des plus fascinantes — et des plus tumultueuses — de l'histoire littéraire russe. En 1857, lors de ce séjour dijonnais, les deux hommes sont encore amis. Tourguéniev admire le talent du jeune Tolstoï, qu'il considère comme le plus grand espoir de la littérature russe. Tolstoï, de son côté, respecte l'expérience et la culture européenne de son aîné.

Mais les tempéraments sont trop différents. Tourguéniev, aristocrate cosmopolite et libéral, s'est parfaitement intégré à la vie intellectuelle européenne. Tolstoï, bien qu'aristocrate lui aussi, est un homme de la terre, un chercheur de vérité absolue, méfiant envers les conventions. Dès ce voyage de 1857, des tensions apparaissent : Tolstoï reproche à Tourguéniev sa vanité et son mode de vie, tandis que ce dernier déplore l'intransigeance morale de son cadet.

En 1861, une querelle violente éclate entre les deux écrivains chez le poète Afanassi Fet. Le désaccord est tel qu'un duel est envisagé. Les deux hommes ne se parleront plus pendant dix-sept ans. Ce n'est qu'en 1878 que Tolstoï écrit à Tourguéniev pour lui proposer la réconciliation. En 1883, sur son lit de mort à Bougival, Tourguéniev adresse à Tolstoï une lettre célèbre, le suppliant de revenir à la littérature.

« Mon ami, grand écrivain de la terre russe, écoutez ma prière : revenez à l'activité littéraire ! »
— Ivan Tourguéniev, lettre à Léon Tolstoï, Bougival, 1883

La plaque commémorative : texte et emplacement

La plaque apposée au 9 rue de la Liberté à Dijon porte le texte suivant :

« Les romanciers Léon TOLSTOI et Ivan TOURGUENIEV
ont séjourné à l'hôtel de la Cloche
du 9 au 14 mars 1857
Plaque apposée par la ville de Dijon
les Amis de Léon Tolstoï
les Amis d'Ivan Tourguéniev »
Plaque commémorant le séjour de Tolstoï et Tourguéniev à l'Hôtel de la Cloche de Dijon en mars 1857
La plaque rappelant le passage des deux géants de la littérature russe en Bourgogne.

Cette plaque est l'un des rares témoignages matériels du passage de Tolstoï en France. Si Paris conserve quelques traces du séjour des écrivains russes, Dijon peut s'enorgueillir d'avoir accueilli simultanément deux des plus grands noms de la littérature mondiale. L'initiative revient à la Ville de Dijon, soutenue par deux associations dédiées à la mémoire de ces auteurs.

La cérémonie du 29 avril 2010

Le 29 avril 2010, la Ville de Dijon a organisé une cérémonie officielle de dévoilement de la plaque commémorative. L'événement s'est déroulé en plusieurs temps : un dévoilement solennel devant l'ancien Hôtel de la Cloche, suivi d'interventions au Palais des Ducs de Bourgogne (siège de la Mairie de Dijon), puis une rencontre littéraire à la librairie Grangier.

La cérémonie a rassemblé des spécialistes de la littérature russe, des représentants des associations concernées et des amateurs de culture franco-russe. Elle a permis de mettre en lumière un épisode méconnu de l'histoire littéraire, témoignant de l'attrait que la France exerçait sur les intellectuels russes du XIXe siècle. Cet événement illustre la richesse des relations culturelles franco-russes, dont l'héritage se perpétue aujourd'hui encore.

Les acteurs de la commémoration

La Comtesse Colette Tolstoï

Descendante directe de Léon Tolstoï, la Comtesse Colette Tolstoï représentait l'association des Amis de Léon Tolstoï lors de cette cérémonie. Gardienne de la mémoire familiale, elle a évoqué le lien particulier qui unissait son illustre ancêtre à la France et à la culture française. Tolstoï, rappelons-le, parlait couramment le français, langue dans laquelle il avait été éduqué et qui ouvre les premières pages de Guerre et Paix.

Alexandre Zviguilsky

Alexandre Zviguilsky, président de l'Association des « Amis d'Ivan Tourguéniev, Pauline Viardot et Maria Malibran », a apporté son expertise sur le séjour des deux écrivains en France. Éminent spécialiste de Tourguéniev, il est le principal artisan de la préservation de la mémoire de l'écrivain en France, notamment à travers la maison-musée de Bougival où Tourguéniev vécut ses dernières années.

Alexandre Zviguilsky, président des Amis d'Ivan Tourguéniev, lors de la cérémonie à Dijon en 2010
Alexandre Zviguilsky, spécialiste de Tourguéniev, lors de son intervention à Dijon.

La rencontre à la librairie Grangier

Après la cérémonie officielle, une rencontre littéraire s'est tenue à la librairie Grangier, lieu emblématique de la vie culturelle dijonnaise. La Comtesse Colette Tolstoï, l'animatrice du débat et Alexandre Zviguilsky y ont échangé avec le public sur la vie et l'œuvre des deux romanciers, ainsi que sur les circonstances de leur séjour dijonnais.

Lecture d'extraits de Guerre et Paix

La journée a été ponctuée par une lecture d'extraits de Guerre et Paix par la comédienne Anne Lefol. Rappelons que le chef-d'œuvre de Tolstoï s'ouvre par une conversation entièrement en français, dans le salon d'Anna Pavlovna Scherer à Saint-Pétersbourg en 1805. Le choix de cette œuvre pour la cérémonie dijonnaise n'était pas anodin : il rappelait le lien intime entre Tolstoï et la langue française, et la place centrale de la France dans l'univers romanesque de l'auteur.

Réception au Palais des Ducs de Bourgogne

La journée s'est conclue par une réception au Palais des Ducs de Bourgogne, siège de la Mairie de Dijon. Dans ce cadre prestigieux, Alexandre Zviguilsky et la Comtesse Colette Tolstoï ont partagé leurs connaissances sur les deux écrivains et leur rapport à la France.

Rencontre entre Alexandre Zviguilsky et la Comtesse Colette Tolstoï au Palais des Ducs de Bourgogne de Dijon
Alexandre Zviguilsky et la Comtesse Colette Tolstoï lors de la réception officielle à Dijon.

Tolstoï et la France

Le voyage de 1857 fut la première découverte de l'Europe occidentale par Léon Tolstoï. Après Paris et Dijon, il poursuivit vers Genève, Lucerne et Turin. Ce premier voyage marqua profondément le jeune écrivain : il découvrit la misère sociale dans les capitales européennes, l'hypocrisie de la civilisation occidentale, mais aussi la richesse de la culture française.

Tolstoï revint en France en 1860-1861 pour un second voyage, cette fois centré sur l'éducation. Il visita des écoles en France, en Allemagne et en Angleterre, cherchant des modèles pédagogiques pour les paysans de son domaine d'Iaïsnaïa Poliana. Malgré ses critiques de la société française, Tolstoï conserva toute sa vie un profond attachement à la langue et à la littérature françaises, admirant particulièrement Rousseau, Stendhal et Victor Hugo.

La place de la France dans l'œuvre de Tolstoï est considérable. Guerre et Paix (1869) s'ouvre en français et met en scène les guerres napoléoniennes. Anna Karénine (1877) dépeint une aristocratie russe profondément francophile. Ce patrimoine culturel franco-russe partagé constitue un lien durable entre les deux nations.

Tourguéniev, écrivain français d'adoption

Si Tolstoï ne fit que traverser la France, Ivan Tourguéniev y vécut une grande partie de sa vie. Dès 1847, attiré par la cantatrice Pauline Viardot, il s'installa régulièrement en France, où il devint l'écrivain russe le plus connu de son époque en Occident. Il fréquenta Flaubert, Zola, Maupassant, Daudet et les frères Goncourt, jouant un rôle essentiel de passeur entre les littératures russe et française.

À partir de 1874, Tourguéniev s'installa à Bougival, dans les Yvelines, près de la villa des Viardot. C'est dans cette datcha française, baptisée « Les Frênes », qu'il écrivit ses derniers récits et qu'il mourut le 3 septembre 1883. La maison est aujourd'hui un musée consacré à Tourguéniev, géré par l'association que dirige Alexandre Zviguilsky.

Tourguéniev fut le premier écrivain russe à connaître une gloire internationale de son vivant. Ses Récits d'un chasseur (1852), Pères et fils (1862), Fumée (1867) et Terres vierges (1877) furent traduits et lus dans toute l'Europe. Sa maîtrise du français était telle que Flaubert le considérait comme un véritable styliste de la langue. Les personnalités russes à Paris ont contribué de manière significative à la vie intellectuelle française, et Tourguéniev en fut l'un des plus éminents représentants.

Signification culturelle de cette commémoration

Le dévoilement de la plaque de Dijon en 2010 s'inscrit dans une tradition plus large de commémoration des liens culturels entre la France et la Russie. Depuis le XIXe siècle, des générations d'écrivains, de musiciens, de peintres et de scientifiques russes ont séjourné en France, y trouvant l'inspiration et parfois la liberté qui leur manquait dans leur pays. Ce que l'on appelle parfois la « Russie française » constitue un chapitre passionnant de l'histoire culturelle européenne.

La particularité de l'événement dijonnais réside dans le fait qu'il rappelle un moment précis, daté et localisé, où deux des plus grands écrivains de l'humanité ont partagé le même toit. Il ne s'agit pas d'une plaque honorifique générique, mais du témoignage d'un fait historique vérifiable, documenté par les journaux intimes et la correspondance des deux auteurs.

Pour l'association des Amis de Paris—Saint-Pétersbourg, cet événement illustre parfaitement la mission de préservation et de promotion des liens culturels franco-russes. Les dîners-conférences et rencontres organisés par l'association poursuivent ce travail de mémoire, en mettant en lumière les échanges littéraires, artistiques et intellectuels qui ont façonné les relations entre la France et la Russie.

Signalons également que de nombreux auteurs russes ont eu un lien profond avec la France. Dostoïevski séjourna plusieurs années en Europe, Pouchkine maîtrisait parfaitement le français, et les grands compositeurs russes comme Tchaïkovski trouvèrent à Paris un public enthousiaste. La plaque de Dijon est ainsi un jalon dans cette longue histoire croisée des cultures française et russe.

Questions fréquentes

Pourquoi Tolstoï et Tourguéniev étaient-ils à Dijon en 1857 ?

En mars 1857, Léon Tolstoï effectuait son premier grand voyage hors de Russie, accompagné par Ivan Tourguéniev qui connaissait bien la France. Dijon était une étape sur leur route entre Paris et la Suisse. Ils descendirent à l'Hôtel de la Cloche, l'un des plus prestigieux hôtels de la ville, et y séjournèrent du 9 au 14 mars.

Où se trouve la plaque Tolstoï-Tourguéniev à Dijon ?

La plaque commémorative est apposée au 9 rue de la Liberté à Dijon, sur la façade de l'ancien Hôtel de la Cloche. Aujourd'hui transformé en commerces, le bâtiment conserve ce témoignage historique. La plaque a été dévoilée le 29 avril 2010.

Quelle était la relation entre Tolstoï et Tourguéniev ?

Leur relation fut complexe, faite d'admiration mutuelle et de désaccords profonds. Amis dans les années 1850, ils voyagèrent ensemble en Europe en 1857. Mais une querelle en 1861, qui faillit déboucher sur un duel, les brouilla pendant dix-sept ans. Ils ne se réconcilièrent qu'en 1878, et Tourguéniev écrivit à Tolstoï une célèbre lettre sur son lit de mort en 1883.

Qui a organisé le dévoilement de la plaque en 2010 ?

La cérémonie a été organisée conjointement par la Ville de Dijon, l'association Les Amis de Léon Tolstoï (représentée par la Comtesse Colette Tolstoï) et l'association des Amis d'Ivan Tourguéniev, Pauline Viardot et Maria Malibran (dirigée par Alexandre Zviguilsky). La comédienne Anne Lefol a lu des extraits de Guerre et Paix.