Cartes de la Russie au XVIIe siècle : cartographes, explorations et Moscovie

Au XVIIe siècle, la Russie fascine et intrigue l'Europe. Des cartographes flamands, néerlandais et français entreprennent de représenter ce vaste territoire encore mal connu, tandis que la Moscovie s'étend inexorablement vers la Sibérie. Les cartes de cette époque, véritables œuvres d'art, témoignent autant des connaissances géographiques que des fantasmes européens sur l'immensité russe.

Temps de lecture : 10 minutes · Mis à jour en mars 2026

Fiche comparative des principales cartes du XVIIe siècle

Carte / Atlas Cartographe Date Particularités
Livoniae nova descriptio Abraham Ortelius 1601 Carte de la Livonie et des régions baltiques, publiée dans le Theatrum Orbis Terrarum
Russiae, Moscoviae et Tartariae descriptio Willem & Joan Blaeu 1640 Grande carte de la Moscovie dans l'Atlas Maior, riche en détails topographiques
Moscovia Gerard Mercator / Hondius 1630 Carte de la Moscovie européenne, rééditée par Jodocus Hondius
Moscovie ou Grande Duché de Moscovie Nicolas Sanson 1658 Carte française détaillée de la Russie européenne, style sobre et précis
Russie Blanche ou Moscovie Jacques Peeters 1692 Synthèse des connaissances de fin de siècle sur la Russie européenne
Tchertejnaïa Kniga Sibiri Semen Remezov 1701 Premier atlas russe de la Sibérie, 23 cartes manuscrites en couleur

La Russie au XVIIe siècle : un empire en mutation

Le XVIIe siècle représente pour la Russie une période de bouleversements profonds qui se reflètent directement dans sa représentation cartographique. Le siècle s'ouvre sur le Temps des Troubles (Smoutnoïe Vremia, 1598–1613), période de guerres civiles, d'invasions étrangères et de famine qui déstabilise profondément l'État moscovite. L'avènement de la dynastie des Romanov en 1613, avec l'élection de Michel Ier, inaugure une ère de consolidation progressive.

Sur le plan territorial, la Russie connaît au XVIIe siècle une expansion sans précédent. Les Cosaques et les marchands de fourrures repoussent les frontières de l'empire vers l'est, atteignant le Pacifique dès 1639 avec l'expédition d'Ivan Moskvitine. Cette progression fulgurante à travers la Sibérie transforme radicalement la géographie politique du continent eurasiatique et pose aux cartographes un défi considérable : comment représenter un territoire dont les dimensions semblent défier l'imagination ?

Repères chronologiques : 1598–1613 : Temps des Troubles • 1613 : avènement des Romanov • 1639 : les Russes atteignent le Pacifique • 1648 : Dejnev franchit le détroit entre Asie et Amérique • 1689 : traité de Nertchinsk avec la Chine • 1682–1725 : règne de Pierre le Grand.

Les relations commerciales et diplomatiques entre la Moscovie et l'Europe occidentale s'intensifient également au cours du siècle. Les ambassadeurs, marchands et voyageurs européens qui séjournent en Russie — tels Olearius, Herberstein ou Meyerberg — rapportent des informations géographiques précieuses qui alimentent le travail des cartographes. Le Kremlin de Moscou, résidence des tsars, devient un point focal de cette curiosité européenne.

Les cartographes européens face à l'immensité russe

Carte de la Russie et de la Moscovie par Abraham Ortelius, XVIIe siècle, Theatrum Orbis Terrarum
Carte de la Russie issue du Theatrum Orbis Terrarum d'Abraham Ortelius, illustrant la représentation européenne de la Moscovie au début du XVIIe siècle.

Au XVIIe siècle, la cartographie européenne connaît son âge d'or, principalement dans les Pays-Bas et en France. Les grands ateliers d'Amsterdam, d'Anvers et de Paris produisent des cartes d'une qualité exceptionnelle, tant sur le plan scientifique qu'artistique. La Russie, territoire immense et encore largement méconnu, constitue un défi majeur pour ces cartographes qui doivent composer avec des sources inégales et souvent contradictoires.

L'école néerlandaise : Ortelius, Mercator et les Blaeu

La tradition cartographique néerlandaise domine la représentation de la Russie pendant la première moitié du XVIIe siècle. Abraham Ortelius (1527–1598), bien que décédé avant le siècle, continue d'exercer une influence considérable grâce aux rééditions posthumes de son Theatrum Orbis Terrarum, publiées jusqu'en 1612. Ses cartes de la Livonie et de la Moscovie servent de référence pendant des décennies.

Gerard Mercator (1512–1594) a également légué des cartes de la Russie qui sont reprises et enrichies par son successeur Jodocus Hondius puis par ses héritiers tout au long du XVIIe siècle. La carte de la Moscovia de Mercator-Hondius, régulièrement mise à jour, offre une vision détaillée de la Russie européenne avec ses principaux cours d'eau et ses villes fortifiées.

La famille Blaeu — Willem puis son fils Joan — porte la cartographie néerlandaise à son apogée. Leur Atlas Maior (1662), considéré comme le plus grand et le plus coûteux ouvrage publié au XVIIe siècle, contient plusieurs cartes remarquables de la Russie. La carte Russiae, Moscoviae et Tartariae descriptio de Joan Blaeu intègre les informations les plus récentes sur l'intérieur du pays, notamment les données rapportées par les voyageurs et diplomates.

« La Moscovie est un pays si vaste que les cartographes les plus savants peinent à en fixer les limites. Ce que nous savons de l'intérieur des terres repose largement sur les récits des marchands et des ambassadeurs. » — Joan Blaeu, préface de l'Atlas Maior, 1662

L'école française : Nicolas Sanson et ses successeurs

En France, Nicolas Sanson (1600–1667), considéré comme le père de la cartographie française, produit plusieurs cartes de la Russie caractérisées par un style plus sobre que celui de ses homologues néerlandais. Sa Moscovie ou Grande Duché de Moscovie (1658) se distingue par une précision accrue dans le tracé des frontières et des divisions administratives. Son approche, plus analytique que décorative, annonce la cartographie scientifique du siècle suivant que l'on retrouve dans les cartes de la Russie au XVIIIe siècle.

Abraham Ortelius et la carte de Livonie (1601)

La Livoniae nova descriptio d'Abraham Ortelius, publiée à titre posthume dans l'édition de 1601 du Theatrum Orbis Terrarum, constitue l'une des cartes les plus détaillées de la région baltique de cette époque. Elle représente la Livonie — correspondant approximativement aux actuels pays baltes — et les territoires frontaliers de la Moscovie occidentale.

Cette carte revêt une importance particulière dans le contexte des guerres de Livonie qui ont opposé la Russie d'Ivan le Terrible à la Pologne-Lituanie, la Suède et le Danemark pour le contrôle de cette région stratégique donnant accès à la mer Baltique. Ortelius y représente avec précision les villes fortifiées qui ont joué un rôle clé dans ces conflits.

À découvrir : Notre article détaillé sur la carte de Livonie d'Abraham Ortelius (1601) présente une analyse complète de cette œuvre cartographique majeure, ses sources et son contexte historique.

Le Theatrum Orbis Terrarum, premier atlas moderne du monde, a connu plus de quarante éditions entre 1570 et 1612. Chaque réédition enrichissait le corpus de cartes, et les représentations de la Russie y occupaient une place croissante, reflétant l'intérêt grandissant de l'Europe pour ce territoire. La qualité de la gravure et des enluminures d'Ortelius en fait aujourd'hui des pièces recherchées par les collectionneurs, exposées dans les plus grands musées, y compris la Kunstkamera de Saint-Pétersbourg fondée par Pierre le Grand.

Jacques Peeters et la « Russie Blanche ou Moscovie » (1692)

Carte Russie Blanche ou Moscovie par Jacques Peeters, 1692, cartographie flamande
La carte « Russie Blanche ou Moscovie » de Jacques Peeters (1692), synthèse des connaissances européennes sur la Russie à la fin du XVIIe siècle.

Jacques Peeters (1637–1695), graveur et éditeur flamand actif à Anvers, publie en 1692 sa carte Russie Blanche ou Moscovie. Cette carte, produite à la fin du XVIIe siècle, bénéficie d'un siècle entier d'accumulation de connaissances géographiques sur la Russie. Elle représente la Russie européenne avec ses principales villes, cours d'eau et divisions régionales.

L'appellation « Russie Blanche » (Belarus) désigne à cette époque non pas uniquement le territoire de l'actuelle Biélorussie, mais plus largement la Russie orthodoxe par opposition à la « Russie Noire » (sous domination polono-lituanienne) et à la « Russie Rouge » (la Galicie). Cette terminologie, courante dans la cartographie européenne du XVIIe siècle, témoigne de la complexité des représentations géopolitiques de l'époque.

À découvrir : Consultez notre analyse détaillée de la carte de Jacques Peeters « Russie Blanche ou Moscovie » (1692) pour une étude approfondie de cette œuvre remarquable.

La carte de Peeters intègre les informations rapportées par les récits de voyage d'Adam Olearius (publiés en 1647) et d'Augustin von Meyerberg (ambassade de 1661–1662), qui avaient considérablement enrichi la connaissance européenne de la géographie russe. Elle montre notamment le réseau fluvial russe avec une précision supérieure aux cartes antérieures, reflétant l'importance des voies d'eau — la Volga, le Don, la Dvina — comme axes de communication et de commerce. Ces voies navigables, ancrées dans le paysage urbain, se retrouvent également dans les ponts et canaux de Saint-Pétersbourg fondée quelques années plus tard.

Semen Remezov et la cartographie russe de la Sibérie

Si la cartographie de la Russie au XVIIe siècle est largement dominée par les Européens de l'Ouest, la Russie elle-même produit une figure cartographique d'exception : Semen Oulfanovitch Remezov (1642–après 1720). Né à Tobolsk, capitale de la Sibérie russe, Remezov est à la fois cartographe, architecte, historien et ethnographe.

Son œuvre maîtresse, la Tchertejnaïa Kniga Sibiri (Livre des dessins de la Sibérie), achevée en 1701 mais fruit d'un travail commencé dans les années 1690, constitue le premier atlas russe de la Sibérie. Cet atlas manuscrit comprend 23 cartes en couleur couvrant l'ensemble du territoire sibérien, depuis l'Oural jusqu'au Pacifique.

Caractéristiques de la cartographie de Remezov

Les cartes de Remezov se distinguent des cartes européennes par plusieurs caractéristiques remarquables. Contrairement à la convention occidentale, elles sont souvent orientées avec le sud en haut. Elles n'utilisent pas de projection mathématique ni d'échelle fixe, mais offrent une représentation topographique détaillée des cours d'eau, des montagnes et des établissements humains.

Remezov intègre également des informations ethnographiques précieuses, indiquant les territoires des différents peuples sibériens — Tatars, Bouriates, Toungouses, Iakoutes — ainsi que leurs modes de vie. Cette dimension ethnographique fait de son atlas un document historique irremplacable pour l'étude des peuples autochtones de Sibérie avant la colonisation intensive du XVIIIe siècle.

Le saviez-vous ? L'atlas de Remezov est conservé à la Bibliothèque d'État de Russie à Moscou. Ce document unique, entièrement manuscrit et enluminé, n'a jamais été imprimé du vivant de son auteur. Sa première publication en fac-similé date de 1882, soit près de deux siècles après sa création.

L'expansion vers la Sibérie et sa représentation cartographique

Carte ancienne de la Sibérie au XVIIe siècle, expansion russe vers le Pacifique
Représentation de la Sibérie au XVIIe siècle, territoire progressivement exploré et cartographié par les Cosaques et les marchands russes.

La conquête de la Sibérie constitue l'un des épisodes les plus spectaculaires de l'histoire russe au XVIIe siècle, et son impact sur la cartographie est considérable. Après la campagne initiale d'Ermak (1581–1585), l'avance russe vers l'est se poursuit de manière presque continue. Les Cosaques et les promychlenniki (chasseurs-trappeurs) progressent de cours d'eau en cours d'eau, fondant des ostrogs (forts) qui deviennent les jalons de l'expansion.

Les étapes majeures de cette progression se lisent comme une chronologie de la cartographie sibérienne :

Date Événement Conséquence cartographique
1604 Fondation de Tomsk Premiers relevés de la Sibérie occidentale
1619 Fondation de Ienisseïsk Cartographie du bassin de l'Ienisseï
1632 Fondation de Iakoutsk Exploration de la Sibérie orientale
1639 Moskvitine atteint le Pacifique Première connaissance du littoral oriental
1648 Expédition de Dejnev Découverte du détroit entre Asie et Amérique
1661 Fondation d'Irkoutsk Cartographie du lac Baïkal
1689 Traité de Nertchinsk Première délimitation frontalière avec la Chine

Chaque nouvelle fondation, chaque expédition apporte son lot d'informations géographiques. Les tchertej (dessins cartographiques) réalisés par les explorateurs et les administrateurs locaux sont envoyés à Moscou où ils contribuent à la connaissance globale du territoire. Cependant, ces documents restent largement confidentiels et ne parviennent qu'avec retard aux cartographes européens, ce qui explique le décalage persistant entre la réalité géographique et sa représentation sur les cartes occidentales.

Pour approfondir l'évolution cartographique de la Russie, consultez notre vue d'ensemble des cartes de la Russie à travers les siècles, ainsi que les cartes du XIXe siècle qui hériteront de ces découvertes. Le patrimoine cartographique russe est également présenté sur Héritage Russe, qui recense les documents patrimoniaux liés à la culture et à l'histoire russes.

La qualité artistique et décorative des cartes du XVIIe siècle

Les cartes de la Russie produites au XVIIe siècle ne sont pas seulement des outils géographiques : ce sont aussi de véritables œuvres d'art. Les cartographes flamands et néerlandais, en particulier, accordent un soin extrême à la décoration de leurs cartes, les enrichissant de cartouches ornés, de figures allégoriques, de scènes de la vie locale et de représentations d'animaux exotiques.

Les cartouches décoratifs

Le cartouche — cadre décoratif entourant le titre de la carte — constitue l'élément artistique le plus remarquable. Sur les cartes de la Russie, les cartouches représentent fréquemment des scènes liées au commerce de la fourrure, des personnages en costume moscovite, ou des emblèmes héraldiques russes (l'aigle bicéphale notamment). Ces détails iconographiques constituent une source précieuse pour l'étude de la perception européenne de la Russie.

La représentation du relief et de la végétation

Les forêts de la taïga sibérienne, les steppes du sud et les montagnes de l'Oural reçoivent un traitement graphique particulier. Les cartographes utilisent de petites vignettes de collines (molehills) pour figurer le relief, et des motifs de petits arbres pour indiquer les zones boisées. La mer Caspienne, dont la forme exacte reste discutée tout au long du XVIIe siècle, fait l'objet de représentations variées selon les cartographes.

« Une belle carte est à la fois une fenêtre sur le monde et un miroir de la civilisation qui l'a produite. Les cartes du XVIIe siècle nous en apprennent autant sur les Européens que sur les territoires qu'elles prétendent représenter. » — Jerry Brotton, Une histoire du monde en 12 cartes, 2012

Les erreurs révélatrices

Les erreurs cartographiques du XVIIe siècle sont elles-mêmes instructives. La Sibérie orientale, terra incognita pour les Européens, est souvent représentée de manière fantaisiste. Certaines cartes montrent un passage terrestre continu entre l'Asie et l'Amérique, l'existence du détroit de Béring n'étant confirmée qu'au XVIIIe siècle. De même, les dimensions du lac Baïkal, la longueur de l'Ob ou la position exacte de l'Oural varient considérablement d'une carte à l'autre.

Ces cartes témoignent de la manière dont les Européens apprivoisaient progressivement un espace immense. Pour ceux qui souhaitent découvrir les paysages russes tels qu'ils se présentent aujourd'hui, Voyage Russie propose des itinéraires permettant de suivre les traces des anciens explorateurs et cartographes.

Questions fréquentes

Quels sont les principaux cartographes européens ayant cartographié la Russie au XVIIe siècle ?

Les principaux cartographes européens ayant représenté la Russie au XVIIe siècle sont Abraham Ortelius, Willem et Joan Blaeu, Gerard Mercator (repris par Jodocus Hondius), Jacques Peeters et Nicolas Sanson. Leurs cartes, souvent ornées de cartouches décoratifs, témoignent de la fascination européenne pour ce vaste territoire encore partiellement méconnu.

Qu'est-ce que la « Russie Blanche ou Moscovie » de Jacques Peeters (1692) ?

La carte Russie Blanche ou Moscovie de Jacques Peeters, publiée en 1692, est une représentation détaillée de la Russie européenne. Elle illustre les principales villes, rivières et régions de la Moscovie telle que perçue par les Européens à la fin du XVIIe siècle, intégrant les connaissances géographiques accumulées au cours du siècle. Consultez notre article dédié à cette carte.

Qui était Semen Remezov et quel rôle a-t-il joué dans la cartographie russe ?

Semen Remezov (1642–après 1720) était un cartographe, géographe et historien sibérien. Il est l'auteur du célèbre Atlas de la Sibérie (Tchertejnaïa Kniga Sibiri), achevé en 1701, qui constitue le premier atlas russe de la Sibérie. Composé de 23 cartes manuscrites en couleur, il témoigne de l'expansion territoriale russe vers l'est.

Comment la conquête de la Sibérie a-t-elle influencé la cartographie russe ?

La conquête progressive de la Sibérie tout au long du XVIIe siècle a profondément transformé la cartographie russe. Les explorateurs cosaques, depuis Ermak jusqu'aux expéditions vers le Pacifique, ont fourni des données géographiques nouvelles — relevés de cours d'eau, positions de forts, descriptions de peuples — qui ont permis de combler les vastes zones blanches des cartes antérieures.

Pourquoi les cartes du XVIIe siècle présentent-elles souvent des erreurs sur la Russie ?

Les cartes du XVIIe siècle comportent fréquemment des erreurs sur la Russie en raison de l'immensité du territoire, du manque d'explorations systématiques, des difficultés de communication entre la Russie et l'Europe occidentale, et de la tendance des cartographes à recopier des sources antérieures sans vérification sur le terrain. La Sibérie orientale, en particulier, restait en grande partie une terra incognita.